Bernard et Joshua

Bernard Moitessier revient d’Indochine par la mer après avoir coulé deux voiliers: Marie-Thérèse 1 et 2, prénom de celle qui fut son grand amour de jeunesse. A Paris, il écrit « Un vagabond des mers du sud », tout en travaillant comme visiteur médical. Le monde de la voile découvre alors ce marin original, résultat d’un doux mélange des modes de pensée orientale et occidentale.

L’argent commençant à rentrer, il s’adresse à l’architecte naval Jean Knocker pour le dessin de son futur Joshua. Ce serait un ketch de 10,50 en bois moulé, style norvégien. C’est alors que Jean Fricaud lui propose de lui construire une coque de 12 mètres en acier, pour le prix … de l’acier! A cette époque, Jean Fricaud, qui est le patron du chantier Méta, construit des engins mécaniques, mais n’a réalisé qu’un seul bateau, pour lui-même.

Méta construit donc la coque, et Bernard s’occupe du reste à sa manière, c’est à dire dans la simplicité et l’économie. Pour les mâts, il trouve des poteaux télégraphiques, et le moteur auxiliaire ne développe que 7 chevaux. Pour lui qui n’a possédé que des voiliers très rustiques, pour ne pas dire dangereux, Joshua est la huitième merveille du monde. Avec ce bateau, il navigue de la Méditerranée à Tahiti, puis rentre en Europe avec Françoise. Ensuite c’est la Longue Route, de Plymouth à Tahiti: un tour du monde et demi en solitaire pendant dix mois.

Joshua est un voilier lourd par sa conception et par sa construction. Arrière norvégien, c’est à dire pointu avec un gouvernail extérieur, parce qu’à l’époque on pensait que c’était plus sécurisant dans une mer forte venant de l’arrière. Quille longue procurant une grande stabilité de route mais également une surface mouillée importante. Avec un tirant d’eau limité à 1,60 mètres, intéressant pour profiter des mouillages abrités, les performances au près sont également… limitées.

Le gréement de ketch s’est imposé car il permet de diviser la voilure et par conséquent de manoeuvrer des voiles plus petites. Mais pour déhaler ce lourd voilier, il faut beaucoup de surface de voiles. Alors Joshua, pour étaler tout son linge, est équipé de mâts assez hauts (et lourds) et d’un bout-dehors de plus de 2 mètres.

Joshua a été conçu et dessiné pour être construit en bois moulé. Finalement la coque nue en acier de 6 mm fabriquée par Méta pesait 2600 kg de plus que prévu! Pour compenser ce surpoids énorme, le lest fut allégé: de 4600, il passa à 3000 kg. En conséquence, Joshua était encore trop lourd, mais surtout il perdit beaucoup en stabilité (centre de gravité plus haut), tout en ayant un franc-bord abaissé. Joshua est relativement bien toilé, mais il faut réduire rapidement par manque de raideur à la toile.

On a donc un bateau lourd et pas très puissant du fait du tirant d’eau limité, du manque de lest, et d’un gréement très lourd. Logiquement, il n’est pas bon au près, et pourrait être dangereux dans la grosse mer. En revanche Joshua fait preuve d’une grande stabilité de route.
Malgré tout, Bernard Moitessier l’a fait passé dans les mers du sud, au prix de quelques « knock-down ». Et Joshua est devenu une légende grâce au talent de Bernard.

Vous allez me dire que c’est facile de critiquer ce bateau soixante ans après sa conception… Et vous auriez raison! En réponse, je suggère qu’il serait intéressant de concevoir un voilier de grande croisière avec l’esprit de simplicité, d’économie et le sens marin de Bernard Moitessier, en y ajoutant les connaissances actuelles des matériaux et d’architecture navale… Mais surtout pas une copie de Joshua… A vos crayons, à vos claviers!

Jacques Riguidel

Un voilier pour le grand large...

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